Un brunch de filles, un dimanche. Quelqu’un dépose son mimosa et pose LA question : « Pis, toi pis Julien, c’est-tu officiel? » Quarante-cinq secondes plus tard, t’es encore en train de répondre. Y’a eu des « ben, on se voit », des « c’est pas défini défini », un « on est bien comme ça, je pense ». Autour de la table, tout le monde hoche la tête poliment. Personne a compris. Toi non plus, dans le fond. Règle d’or : si ça te prend un paragraphe pour décrire ton statut amoureux, t’as pas un statut amoureux. T’as une situationship. Le mot est laid, il est anglais, et avant 2020, personne en avait besoin. Maintenant, la moitié des brunchs finissent par en parler.
C’est quoi, une situationship, au juste?
Une situationship, c’est plus que des amis, moins qu’un couple, sans étiquette officielle. Tous les ingrédients d’une relation sont là : les sorties, les textos quotidiens, l’intimité, parfois même les soupers avec ses amis. Il manque juste deux affaires : l’engagement, et le mot pour le dire.
Le marqueur numéro un, c’est la conversation qui a jamais eu lieu. Pas parce qu’elle a mal viré : parce que personne l’a commencée. Chacun attend que l’autre la lance, et en attendant, on flotte.
Attention, c’est pas la même affaire que des amis améliorés. Eux, au moins, ont des règles claires : on est amis, il se passe des choses, on se raconte pas nos dates. La situationship, elle, se définit par son flou. C’est une relation dont la principale caractéristique est que personne sait c’est quoi. Même tes amies arrivent pas à trancher, et ça, d’habitude, c’est mauvais signe : une vraie relation, ça se voit de l’extérieur.
On avait-tu vraiment besoin d’un mot nouveau?
Techniquement, le flou amoureux date pas d’hier. Nos parents « se fréquentaient ». Avant eux, on « sortait steady ». Facebook avait même inventé une case pour ça : « c’est compliqué ». Alors pourquoi un mot nouveau?
Parce que la nature de l’affaire a changé. Se fréquenter, c’était une phase avec une direction : on apprenait à se connaître, et ça s’en allait quelque part. Une transition, pas une adresse permanente. La situationship, c’est l’entre-deux devenu destination. On s’installe dedans, on décore, on renouvelle le bail. Six mois, un an, deux ans à « voir où ça s’en va » sans que ça s’en aille nulle part.
Le mot est apparu autour de 2020 parce que le phénomène est passé d’exception à catégorie. Quand assez de monde campe au même endroit, on finit par donner un nom au camping.
Pourquoi les apps ont normalisé le flou
C’est pas un hasard si le mot est né avec la génération des apps. Le mécanisme est simple : tant que l’app reste installée, l’option de mieux reste ouverte. Définir la relation, c’est fermer des portes, et fermer des portes, c’est exactement ce que le piège mental des applis nous a désappris à faire.
Résultat : la conversation « c’est quoi, nous deux? » est devenue la plus effrayante du répertoire. Plus que la rencontre des parents, plus que le premier voyage. Demander de la clarté s’est fait rebaptiser « être intense », comme si vouloir savoir où on s’en va était un défaut de caractère. Derrière ça, souvent, la bonne vieille peur d’aimer, remise au goût du jour avec une interface.
Et il faut le dire franchement : le flou sert toujours la personne la moins investie. Celle qui veut pas s’engager garde tous les avantages, sans les responsabilités. L’autre espère, décode les textos, analyse les silences, et attend son tour dans une salle d’attente sans numéro. Le flou a l’air neutre. Il l’est jamais.
Les signes que t’es dedans
Petit test rapide. Tu coches combien de cases?
- Aucun plan au-delà de la semaine prochaine. Les vacances d’été? « On verra rendu là. »
- T’as jamais rencontré son monde. Huit mois, zéro souper avec ses amis, et sa mère sait pas que t’existes.
- La question « nous deux » se fait toujours désamorcer par une joke. Il est habile, faut lui donner ça.
- Les rendez-vous arrivent en fin de soirée ou à la dernière minute, jamais un samedi réservé d’avance.
- Dans ton cellulaire, il est enregistré sous son prénom tout court. Pas d’emoji, pas de surnom. Le contact le plus neutre de ta liste.
- Le test ultime : t’hésites une demi-seconde avant de dire « mon chum » ou « ma blonde » à voix haute. Cette demi-seconde-là dit tout.

Trois cases ou plus? Bienvenue au club. Le café est tiède, comme l’engagement.
Le vrai coût du flou
Soyons honnêtes deux minutes : certaines situationships font l’affaire des deux. Après un divorce, pendant une session de fou à la job, quand on veut de la compagnie sans projet. Si les deux le savent et que les deux sont corrects avec ça, y’a pas de problème. Le problème, c’est jamais la forme. C’est l’asymétrie.
Parce que pour la personne qui espère plus, la facture monte vite. La charge mentale du décodage, d’abord : chaque texto devient un indice, chaque silence une énigme. L’impossibilité de se fâcher, ensuite : il a rien brisé, vu qu’il y avait pas de règles. Essaie donc de reprocher à quelqu’un de pas respecter un contrat que personne a signé.
Et le coût le plus sournois : le temps. Des mois, parfois des années, passés dans l’antichambre d’une relation, à refuser d’autres portes parce que celle-là est entrouverte. L’antichambre est confortable, c’est ça le piège : y’a du café, du wifi, de la compagnie. Ça reste une salle d’attente.
La conversation que tout le monde évite
La bonne nouvelle : sortir du flou prend une conversation. Une seule. La mauvaise : il faut la commencer.
Le mode d’emploi tient en trois règles. Un, choisir un vrai moment : pas par texto, pas à une heure du matin, pas après l’intimité. Un café, une marche, du monde habillé. Deux, dire ce que toi tu veux avant de demander ce que l’autre veut. « Moi, j’aimerais ça qu’on soit un couple. Toi? » C’est vulnérable, et c’est correct de même : c’est toi qui ouvres le jeu, pas toi qui quêtes. Trois, accepter qu’une non-réponse est une réponse. « J’ai besoin de temps » après huit mois, c’est pas une demande de délai, c’est un verdict en habit de velours.
Et si le flou continue après la conversation? Le flou, c’est la réponse. Savoir dire non à une demi-relation, c’est dire oui à une vraie place pour la prochaine.
Cinq mots ou moins
Retour au brunch. La prochaine fois que quelqu’un te demande si c’est officiel, vise une réponse en cinq mots ou moins. « Oui, ça va super bien. » « Non, on a arrêté ça. » Les deux se disent avant que le mimosa soit fini. Et si la réponse honnête te prend encore un paragraphe, ben, t’as ta réponse là aussi.
Parce qu’au fond, le mot situationship a beau être né en 2020, le besoin derrière est vieux comme le monde : savoir sur quel pied danser. « C’est compliqué », c’était un statut Facebook. C’était pas supposé devenir un plan de vie.



















