Jeudi soir, fin juin. L’avenue du Mont-Royal est piétonne pour l’été, il fait 24 degrés, la ville entière devrait être dehors. Elle l’est, d’ailleurs. Enfin, la moitié.
Je soupais avec Danielle, mon amie depuis le cégep, sur une terrasse entre Saint-Denis et Papineau. En attendant le deuxième verre, j’ai compté. Autour de nous : une table de quatre femmes qui fêtaient quelque chose, deux femmes en grande conversation, une femme seule avec un livre et un spritz, un couple dans la soixantaine. Sur le trottoir, des femmes en robe d’été, coiffées, qui marchaient comme on marche quand on espère être vue. Des hommes? Trois ou quatre, en gang, les yeux sur le match dans la vitrine du bar d’à côté.
Danielle a suivi mon regard. « Tu cherches quoi, là? » J’ai répondu : « Les gars. » Elle a ri. Pas moi.
Ce soir-là n’avait rien d’une exception. Ça fait deux ou trois ans que je remarque le même vide un peu partout. Au marché Jean-Talon le samedi matin, entre les kiosques pleins de femmes qui choisissent leurs tomates. À mon cours de salsa du mardi, où nous sommes onze femmes pour deux hommes, et l’un des deux, c’est le prof. Sur les applis, surtout, où les hommes existent en photo, mais rarement en personne.
Sylvain, qui n’est jamais venu
En février, j’ai « matché » avec Sylvain. 55 ans, divorcé, deux grands enfants, un chalet dans Lanaudière. Trois semaines de messages intelligents, drôles, touchants par moments. Un appel d’une heure, un dimanche soir. Je lui ai proposé un café au Olimpico, une marche au parc La Fontaine, ce qu’il voulait. Il a répondu : « On se reprend bientôt, promis. » Deux fois. Puis trois.
Sylvain n’est jamais venu. Mais il n’est jamais parti non plus. Il regarde mes photos. Il met un cœur ici, un pouce là. Il vit quelque part dans mon téléphone, entre deux notifications, comme une plante qu’on n’arrose pas mais qu’on refuse de jeter.
Ma mère appelait ça « fréquenter quelqu’un ». Le mot a vieilli, je sais. Au moins, il décrivait un mouvement : on se fréquentait, pis un jour on se mariait, ou on se laissait. Ça avançait. Aujourd’hui, on m’offre des mois de peut-être, des conversations entretenues juste assez pour ne pas mourir. Les plus jeunes appellent ça une « situationship ». Moi, j’appelle ça niaiser.
Ils ne sont pas disparus, ils sont en ligne
Je ne pense pas que les hommes soient morts, ni qu’ils aient tous déménagé à Toronto. Ils sont chez eux. Ils écoutent leurs séries, ils gèrent leur pool de hockey, ils font défiler des visages qu’ils ne rencontreront jamais. L’écran leur donne tout ce qu’une soirée avec une inconnue ne garantit pas : zéro risque, zéro refus, zéro effort. On peut se sentir dans la partie sans jamais sauter sur la glace.
Je ne dis pas ça d’en haut. J’ai passé quinze ans en publicité numérique. J’ai gagné ma vie à retenir l’attention du monde, à transformer leurs soirées en minutes d’écoute. Je sais comment on fabrique un divertissement plus facile que la vraie vie, et c’est pour ça que je refuse de mépriser les gars qui restent chez eux : la machine est forte, et elle a été pensée par des gens comme moi.
Pendant ce temps, les femmes continuent de sortir. Elles réservent la table, organisent le souper d’anniversaire, remplissent les cours de poterie et les clubs de lecture. Elles arrivent à l’heure, coiffées. Elles tiennent la ville ouverte. Et elles remarquent qui ne vient plus.
À 53 ans, j’ai connu autre chose. J’ai commencé à sortir dans les années 80, entre les partys de sous-sol et les slows qui duraient trop longtemps. Un gars devait traverser la salle, au risque de se faire dire non devant ses chums. Ça demandait un petit courage, et ce courage-là faisait partie du contrat. C’est de même que je suis tombée en amour la première fois : quelqu’un a marché vers moi.
Ce qu’on ne vous demande pas
Je ne veux pas écrire un texte contre les hommes. La solitude les frappe plus dur que nous, et personne ne s’en réjouit ici. Je pense que plusieurs n’ont jamais appris à rester dans une conversation inconfortable. Qu’on leur a montré à fournir, à réparer le lave-vaisselle, à performer, mais jamais à dire « j’ai peur » sans baisser les yeux. Après une couple d’échecs, l’écran devient le seul endroit où on ne perd jamais.
Alors voici ce qu’on ne vous demande pas : d’être parfaits, riches, bâtis comme des joueurs de centre. Personne n’attend le grand romantique avec les fleurs et le plan de match.
Ce qu’on demande est plus simple, et plus exigeant. Soyez là. Prenez la chaise d’en face. Posez une deuxième question. Laissez la conversation durer plus longtemps que votre verre. Si ça ne lève pas, c’est correct : il se sera au moins passé quelque chose de vrai entre deux personnes, et c’est déjà rare.
Moi, en tout cas, je continue. Jeudi prochain, je serai sur une terrasse de l’avenue du Mont-Royal, ou au comptoir d’un bar à vin de Villeray, de bonne humeur, pas pressée. La chaise d’en face sera libre. Elle l’est depuis un bout. Venez donc vous asseoir.

















